• in memoriam... Marcel Moreau

    photo Pete Hawk — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

     

    " Lui et moi sommes des hérésiarques à poil blanc, une espèce que la mévente de ses incongruités accule, jusqu'à la retraite, à féconder le ventre de la beauté convulsive... C'était là notre maigre liberté, mais de toutes, elle était la moins illusoire"  Marcel Moreau , salut vieux frère.

     

    citation extraite de la Présence la poésie (eds des vanneaux)

     


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    inédit : l'égarement d'écrire  ( extrait )

    ill. jlmi  2020

     

    sur les photos de groupe 

    c'est toujours

    les absents 

    qu'on remarque d'abord 

     

    à la peinture d'un arbre 

    c'est toujours

    les chants 

    d'oiseaux qui manquent 

     

    et pour l'amour l’océan 

    et les âmes

     ce sera l’abîme

    insondable des poulpes

     

    qui occupera les songes

     

     


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  • J’ai voulu écrire d’un trait jusqu’à épuisement ce qui vient, comme ça vient, de la mort d’un ami, sachant malgré le temps qu’on ne parle qu’à soi !  Certains diront que cela se sent : tant mieux ! D’autres diront le contraire, tant mieux aussi ! Chacun fera avec ! Je parle au soleil qui s’éteindra… 

    Quelques petites choses à murmurer à l'oreille des mourants

    ill. jlmi2020

    «Toutes ces âmes doivent avoir tout oublié

     pour qu’elles retournent voir les voûtes

     d’en haut et commencent à vouloir revenir

     dans le corps » 

    Virgile, Enéïde VI, 748-751  

     

     

    Souviens-toi que, joyeux ou triste, tu roulais sur un vélo sans selle ni guidon…

    Tu verras, de l’autre côté, tous te salueront de l’élégant chapeau d’une galaxie.

    C’est comme une escalade en montagne, si tu as le vertige, ne te retourne pas.

    Si tu as trop de choses à dire, et que tu ne peux pas, tire simplement la langue.

    Tu n’as plus de temps ! Bientôt tu ne sauras plus qu’en faire mais sans partage.

    Les pleureuses sont là, mais ne t’inquiète pas ce n’est que la pluie sur les vitres

    Il est temps que tu rendes tes paupières trop lourdes au grand papillon de nuit.

    Je te parle de la poussière pour que tu apprennes à danser puis à rester calme.

    Abandonne le bruit de la bouche ; écoute le goutte à goutte colossal de l’univers.

    Déjà ta mémoire vient d’atteindre la vitesse de croissance des forêts de bambou.

    Un océan va pénétrer ta poitrine ; tu ne la crois pas assez vaste, mais tu verras.

    Dors ! Pense à Elie, à ceux enlevés dans le char de feu d’un obus, d’une bombe.

    Qui te demande d’être prêt ? Alors que c’est toi qui dois nous préparer à suivre.

    Oui nous pardonnons ! Nous t’aimons, mais c’est d’abord à toi de te pardonner.

    Je ne sais plus quoi te dire, mais je sais, même de loin, qu’il ne faut pas arrêter.

    Je te verrai heureux ! La longue nuit, le long sommeil me l’ont promis en rêvant.

    Je prends ma part de toi pour la porter jusqu’à la part de moi prise par un autre.

    Tu n’as pas tout dit, moi non plus, nous y aurions passé nos vies sans en rire.

    Maintenant il y a des chevaux dans ton souffle, comme c’est beau une horde !

    Tu as pris les armes d’Achille et te voilà mort par amour, ô poème, ô Patrocle.

    Tu dis non, tu refuses, et pourtant tu écoutes ce que tu ne veux pas entendre.

    Répondant à mes questions, tu clignes deux fois pour oui, deux fois pour non.

    Mon frère humain, te voilà déjà plus que toi-même: la grande moisson se lève.

    Combien d’étoiles, le sais-tu, meurent comme toi et combien naissent aussitôt

    L’énorme fatigue que tu connais va enfin trouver sa place dans le néant léger.

    Le silence est un bandeau sur ta bouche et tes oreilles, j’’y écrirai ton prénom.

    Ma voix s’éloigne, la musique prend sa place ; ce qu’elle dit restera entre vous.

    Ton regard, oh ! le cerf-volant de ton regard ! Comme il tire sur les cordelettes !

    C’est un lit d’hôpital, oui ! Un lit où l’on ne fait l’amour qu’avec de l’insoutenable.

    Tu n’as pas d’argent pour l’obole ; moi non plus. Nous aurons donc vécu ainsi !

    Tu vas entrer dans ce que tu appelais silence mais le silence, ça n’a pas existé.

    Tu es né d’une femme : pour fermer la boucle, il faudrait le visage d’une femme.   

    Essaie de partir comme un parfum encore  présent même quand il n’est plus là.

    Mon ami, tu avais la clé, tu ne savais qu’en faire, te voici enfin devant la serrure.

    Je t’apporte en pensée une orange, c’est peu, mais à la peler, connais le plaisir.

    La marée monte, de la falaise de ton souffle que le plongeon soit une perfection.

    La douleur enlève son masque, te voilà beau et nu comme l’annoncent tes mains.

    Amis, amours, la vie, seront présents avec la mouche qui zonzonne autour de toi.

    Comme nous, tu n’es que cicatrices mais celle qui t’occupe prend forme d’horizon.

    Ce qu’on a fait, personne ne peut y croire sans mensonge; tes souvenirs non plus.

    Ne crois rien, mon frère, retournes sur tes pas : tu connais le chemin des miroirs.

    Choc et secousses, on accroche ton wagon au train qui va où les rails se joignent.

    Sueur sur ton front comme ces fleurs du jardin qui atteignent le « point de rosée ».

    Aimer, souffrir ! Le médecin posera la même question : vous avez mal comment ?

    Dans agonie, alpha privatif ? Mais de quoi ? Je pense soudain à « gone » enfant.

    Aux anges, tous les nuages sont bons pour entrer en toi : pilule, piqure perfusion.

    Je raconte n’importe quoi, dix ans après, mais chaque mot est un radeau vers toi.

    On m’avait dit de venir ! J’ai préféré faire le chemin avec la paresse que tu aimais.

    Ta montre ! Ce qu’elle donne n’a plus cours, elle dans un tiroir ; toi, dans un autre.

    Pense à ton corps : ce que tu crois dehors était dedans, l’âme est son vide-poche.

    Ce qui t’arrive est simple, tu ne pourras bientôt plus fermer les paupières tout seul.

    Au regard des étoiles, morts, vivants et à venir, nous ne sommes pas si nombreux.

    C’est inadmissible, d’accord ! Un dieu, paraît-il, tient la main courante des plaintes.

    Je t’offre de la mélancolie : ce que j’ai de plus doux même pour mon propre usage.

    Tu aurais souhaité le suicide ! Mais c’en est un ! Tu le sauras bientôt, si pas avant.

    Te laisser seul ? Mais ce serait pire ! Toi, tout seul, avec ton âme, cette concierge

    Réjouis-toi, ta pensée va connaître des choses plus légères que les pas cadencés.

    J’avais envie de te frapper ! Tu ne m’avais pas dit qu’un jour tu pourrais t’en aller.

    La mort est née le jour de ta naissance ; maintenant il faudra la laisser vivre libre.

    Concentre-toi sur le vacarme des chutes d’eau dont tu approches en nageant vite.

    Entre tes rides si belles, toujours ce tatouage « si j’avais su, je serais pas venu ! »

    Tu disais à qui l’écriture sert-elle sauf à celui qui écrit, et la parole à celui qui parle.

    Garde ton souffle pour éteindre la bougie qui brille au fond du tunnel de l’éternité.

    Tu as fait la face nord avec la cordée, prépare-toi à redescendre seul et en rappel.

    Rejette le lest, tu n’en as plus besoin, même l’air des ballasts fait tâche sur la mer.

    Ton souffle comme les fleurs en automne est parti pétale après pétale et fait tapis.

    Tu rejoins le vol du grand nombre, celui des étourneaux qui remplissent les livres.

    Tu mangeais les nuages, c’était un jeu ! Maintenant, ce sera ton travail de forçat.

    Rassemble ton silence, le premier son choral sera le souffle de la grande voyelle.

    Entre ceux qui t’aimaient et les autres, il n’y a que le besoin que tu en témoignais.

    J’aimerais pouvoir te consoler, mais la consolation n’a jamais consolé personne !

    Mourir ! Au moins on ne sait pas ce que c’est seulement ce que cela ne sera plus.

    Dans Hamlet, la question d’être ou de ne pas être n’a-t-elle de sens que la torture.

    Chaque fois que je prononce ton nom, sens-tu le souffle de vie dans tes narines ?

    Ce n’est peut-être pas murmurer qu’il faut mais ça force l’écoute comme la prière.

    Je ne sais plus qui est meurt et depuis quand tant c’est à soi-même que l’on parle.

    A la fenêtre, un moineau t’a fait sourire, pourtant jamais les moineaux ne sourient.

    Je suis venu pour toi, que ce mensonge t’apaise, nous sommes deux à avoir peur.

    Malade Vespasien empereur répondit avec humour « je sens que je deviens dieu»

    Le fil du Temps, retiens ça, est comme le fil à couper le beurre mais sans le beurre.

    Je pourrais te mentir, mais je ne saurais même pas où commencent les menteries.

    Avant d’éteindre la lumière et de partir, vérifie bien qu’il n’y ait personne derrière toi.

    Ne t’inquiète-pas, je ne cesserai pas de te parler sous le ridicule prétexte de ta mort.

    Que puis-je encore ajouter de neuf sinon ce qui s’efface à mesure de ton absence.

    Te voilà dans l’Infini antérieur, l’Infinitif intérieur, etc., le jeu de l’oie des mots, dis-tu.

    « Das Sprache ist das Haus des Seins… »Toi, Martin Heidegger ! Moi, André Beem.

    Non, tu n’es pas né pour rien, mais de là à ce que cela soit utile, il ne faut pas rêver.

    Pas besoin de me mettre à ta place ! Nous y sommes tous depuis notre naissance.

    Je te parle car la mort est attente, pas que passage ; j’attends quelqu’un moi aussi.

    « Und Dichtenden sind die Waechter dieser Behausung » moi, Jane, dit le poème !

    Parce que j’étais ailleurs, je dis cela à l’ange rebelle de tes cendres dans le cyclone.

    Parce que je n’ai pas couvert ta face de mon ombre penchée comme sur ce papier.

    Parce que je n’ai pas pu tenir ta main quand s’est éloigné l’arc-en-ciel de ton regard.

    Parce que te lisant je fête l’eau changeante de ta rivière pourtant toujours la-même.

    Parce que tu disais ce que personne ne demande aux mourants que nous sommes.

    Parce que je marcherai ton nom le long des rues de l’encre noire de mes horizons.

    Parce que tu n’étais plus là pour m’arrêter, j’ai puisé au fond de ma fatigue…

     

     

        


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  • reprise...    clin d'oeil d'une pierre blanche

     

    Et l’arbre me disait
    qu’il me suivrait
    si j’étais moins pressé

     


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  • reprise...  Déluges & autres péripéties

    ill. jlmi 2017

     

    « Pour qu’on sache qu’il était vivant, il a fallu qu’il meure »

                                                                                Orson Welles, dans La Ricotta de P.P. Pasolini

     

                                                      

    Avant les premiers déluges, la mort n’existait pas. Il y avait le néant. Retiré en lui-même, il laissa la place au manque, qui appela le désir, enfant né de ceux-ci et père de la beauté qui règne sur la matière de l’âme et au-delà, où bientôt il fallu vivre, puis survivre et détruire, pour qu’orpheline la vie puisse ne pas se perdre sans recommencer.

     

    Après tant de déluges, il ne fallait pas que l’homme rende la vie au néant, mais l’ensemence de sa disparition et rembourse sa dette à la matière de l’âme, et au-delà à la beauté de l’horizon matériel et mystérieux de sa beauté indifférente.

       

    Nous attendons la Destruction. Depuis longtemps, depuis toujours. Nous l’espérons comme une plaie secrète pour guérir de la mort. Nous l’espérons comme on s’enfonce, se donne et s’abandonne dans l’extase, les drogues et l’innocence du désir insatisfait, mais insatiable de la musiques et des nombres.

     

    Nous attendons la Destruction. Pour que justice soit rendue à la nature qui nous pousse à n’être rien ni personne, pas même dans l’énorme nuit courte des migrations de libellules, l’illusion et les mirages doux de la fureur amoureuse, la passe des papillons inoffensifs puis des grenouilles, des sauterelles, et de la plaie d’insectes dévorant la haie basse et les buissons de l’âme

     

    Nous espérons la Destruction. Depuis toujours, depuis notre sortie dans l’espace, hors du ventre de l’obscurité. C’est un sentiment confus et  vague, un mal de mer sur les vagues houleuses des cieux. Un malaise, un arrière-gout de solitude amère, une douleur dense et obstinée, légère et mutilante d’avoir perdu quelque chose du jardin sans clôtures du cosmos.

     

    Nous l’espérons comme soulage un crime impuni, le suicide que partage l’espèce laissée à elle-même. Nous attendons d’être payés de mort, de dispersion dans la poudre azurée des couchers de soleil, purgés de l’au-delà et détruits au profit d’autres mystères.

    Nous attendons la Destruction. Depuis longtemps, depuis toujours, depuis Sumer et Abraham où l’ange est arrivé très tard. Depuis les déluges de comètes, les cendres de Santorin sur nos têtes. Depuis Noé et l’épouvante d’avoir, à coups

    De gaffes et de rames, repoussé de l’arche les hommes qui s’accrochaient au bastingage, et les femmes qui tendaient aux ras des flots furieux leur nouveau-né.

     

    Nous attendons la Destruction, comme ces peuples, aujourd’hui, qui pour ne pas mourir et laisser la vie triompher du désespoir, embarquent, lucides et nus, sur des rafiots pourris, paient des passeurs, et meurent sous le suaire sombre des mers, ou gisent sur des sables pollués d’épaves, de débris et du trop-plein de nos civilisations hypocondriaques et obèses.

     

    Nous attendons la Destruction, par le prêche universel et cosmétique pour un bonheur pareil aux grands chenils de pub, comme on s’endort après une rude et longue chasse à l’homme, une journée de meurtres, de rapines, de viols et de tortures au nom de tables et de Lois jamais écrites par des dieux invisibles.

     

    Nous attendons la Destruction. La fin du dernier acte, comme chez Shakespeare quand tombe le rideau de sang pourpre sous l’ovation debout des spectateurs nourris de meurtres et d’assassinats ; comme tord le cou, une à une, à toutes ses roucoulantes colombes le magicien, inutile amuseur, renvoyé par un public sans poésie ni amour de la beauté ; comme reposent dans les cryptes royales de l’or, les traders qui attendent l’ordre de bourse, la richesse pour une heure, puis passe les crépis de la mort sur l’idole hypocrite.

     

    Nous attendons la Destruction. Sa mise en scène, pour servir d’excuse aux dieux coléreux dont nous avons pris prétexte, en sortant des tranchées de la première guerre mondiale, pour tuer, être tués, et rejeter, un peu plus tard des cheminées nazies, ce qui restait de l’être humain et de l’âme nauséabonde des bourreaux, dont le banal office nous souille, depuis la nuit des temps, c’est vrai ! Mais qui jusqu’aux lendemains improbables et aux massacres sacrificiels du pouvoir continue de nous enfumer, nous et nos enfants et les générations de nos enfants !

     

    « On croit mourir pour la patrie, alors qu’on meurt pour des industriels » 

    Anatole France

     

    Après les génocides, les famines, les désastres économiques organisés, le sida, Guantanamo, l’assassinat par les drones,  les gaz de carbone et l’atome sous nos pas pour des millions d’années, les déserts et la forêt sans arbres comme l’âme sans joie : nous attendons la Destruction.

     

    « Il reste peu de temps : Le point de non retour est dépassé. L’histoire de l’homme prend fin, mais pas celle de la vie »

    Claude Lévi-Strauss

     

    Sans nous l’avouer, sans y croire peut-être, mais le besoin obscur est là, qui nous conduit comme hypnotisés : nous attendons la Destruction. Que faisons-nous pour l’éviter vraiment, quelle rage contre les profits inhumains peut encore nous arrêter ? Que répondre à qui nous demande pourquoi nous avons fait du monde ce qu’il est, qu’avons-nous laissé faire, qu’avons-nous fait et que peut encore celui qui veut bien faire, quand cela même aujourd’hui se retourne contre lui ?

     

    Combien de millions de bébés renvoyés, chaque minute, au néant ? Combien de continents pillés et massacrés pour que dure la puissance de quelques uns, au prix du dévoiement programmé de tant d’autres, et que reste-t-il de nous, sans mémoire et sans aveux, face aux questions de nos enfants ? Pourquoi Hérode, plus que jamais, massacre-t-il des innocents, décapite-t-il les porteurs de nouvelles pour que danse Salomé ? Pourquoi tant d’enturbannés, de tonsurés, d’ensoutanés de toutes sortes, de politiques, de technocrates de Kapos de toute espèce, prétendent-ils servir en nous asservissant ?

     

     

    Nous attendons la Destruction, parce qu’Elle libère, croyons-nous, permet de commencer un autre Eden,  et nous rendrait l’innocence, car jamais époque ne fut, à travers tant d’infamies, plus belle, plus prometteuse, plus enthousiaste et curieuse du ciel, de la matière, de la vie et de l Homme ; jamais le génie ne fut plus près de tous les possibles, plus ouvert au poème, à la musique, aux mathématiques, aux « fureurs héroïques », à la grandeur microscopique et universelle de l’être humain.

     

            2013

     

    une version lue par l'auteur & orchestrée par Annette Vande Gorne est à

    écouter ici

     


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